Épisodes · ÉP. 064

Génie de la Manipulation ou Maître du Marketing

avec Arnaud Labossière
Génie de la Manipulation ou Maître du Marketing
L'épisode

Arnaud Labossière est un entrepreneur et investisseur français. Le fil rouge de son parcours tient en une question qu'il se pose depuis plus de dix ans : “où la valeur économique va-t-elle apparaître demain ?” Sa méthode : identifier où la valeur se déplace, tester des hypothèses rapidement (et parfois publiquement), puis passer à l'échelle ce qui fonctionne. Elle l'a positionné très tôt sur trois vagues majeures : l'infoproduit en France en 2014, le Web3 en 2021, les Saas B2B IA en 2023.

LES GRANDS THÈMES ABORDÉS :
Thème #1 : Le grand repricing de l'idée.
L'intelligence artificielle a fait s'effondrer le coût de l'exécution : ce qui prenait six mois se construit en six jours, et le résultat est un océan rouge généralisé, où tout le monde lance n'importe quoi très vite. Le vieux mantra des startups, "l'exécution compte plus que l'idée", est en train de mourir : quand n'importe qui peut exécuter, l'exécution ne différencie plus personne.

Sa règle : une bonne idée avec une exécution moyenne bat une mauvaise idée parfaitement exécutée. À chaque fois.

D'où sa conviction : on assiste à un repricing complet de l'idée. Les gens attendent la prochaine “catégorie” : le prochain dropshipping, le remplaçant du SaaS etc. D'après lui, elle ne viendra pas : "il n'y a pas de prochain dropshipping, il n'y a plus que des idées originales, des business atypiques et des thèses autistiques"

Les thèses autistiques et antisociales, c'est un concept qu'il a théorisé dans un essai qui a circulé, Autistic Antisocial Money. Les deux mots comptent.
La part autistique, c'est le focus : “prendre un sujet et le poncer jusqu'à connaître toutes les boîtes, leurs chiffres, leurs publicités, leurs funnels, leurs fournisseurs. Si tu n'es pas capable d'en parler pendant des heures, le travail n'est pas fait".
La part antisociale, c'est la rupture : choisir un sujet qui n'est pas à la mode, qui fait froncer les sourcils et ricaner quand tu l'expliques. Là où il n'y a pas de désir mimétique, il n'y a pas de concurrence. "Si ta richesse ne provoque pas la suspicion, elle est probablement trop conformiste, trop mimétique, trop tardive".

Thème #2 : Le “One Person Conglomerate”
Son système en trois piliers, dans l'ordre.

Le contenu, qui donne trois choses, l'audience donc la distribution, la réciprocité (le principe de Cialdini dans Influence et Manipulation : tu donnes, les gens te doivent), et l'autorité. Sans ce pilier, rien d'autre n'existe.

Un produit cash flow, si possible un seul, qui rapporte entre 1 et 10 millions par an (1 million si tu vis en Europe, 10 aux États-Unis), assez simple pour ne pas vampiriser ton attention. Son rôle est alimentaire, financer le train de vie, la production de contenu et la capacité d'investissement, sans jamais lever de fonds.

Des participations dans des boîtes, entre 5 et 30% du capital, obtenues contre du cash, du conseil ou de la distribution.

Les agents IA sont en train de changer l'échelle de ce système.

Une idée un peu fantasmée est née avec GPT : la one-person billion-dollar company, la société valant un milliard sans aucun employé, un seul humain entouré d'agents IA. Sa contre-thèse : "Ce qu'on va voir bien avant ça, c'est la one-person 1000 companies. Tu as un humain, il n'a pas d'employés, mais il a 1000 sociétés opérées par des dizaines de milliers d'agents. En cumulé, ça fait ton milliard." Le conglomérat d'une personne poussé à sa conclusion logique.

Thème #3 : La guerre contre les 9%.

Les 9%, c'est la classe moyenne supérieure : entre 100 000 et 500 000 dollars de revenus annuels, les diplômes, les stock-options, la conviction d'être du bon côté.
Sa lecture s'inscrit dans le temps long.

Sur les 40 dernières années, les innovations ont surtout menacé les emplois peu qualifiés : les 90% de la population ont vu leur pouvoir d'achat stagner depuis les années 1970, leurs emplois être délocalisés ou remplacés par des robots.

Et les 9% ont aidé les 1% à accomplir ça : ils opéraient le système. Maintenant, les 1% veulent "éliminer économiquement" les 9%.

Le signal fondateur, c'est le rachat de Twitter : 80% du personnel licencié, et l'entreprise ne s'est pas effondrée, elle est devenue profitable !

C'était une démonstration, et les investisseurs ont pris des notes : Microsoft a supprimé environ 32 000 postes depuis 2022, Meta environ 30 000, Salesforce environ 15 000.

Pour analyser ce qui se joue, il assume une référence qui surprend chez un entrepreneur : Marx. Pas le Marx idéologue, le Marx analyste : "Marx ne vend pas une morale, il expose des rapports de force. Il pense en systèmes." C'est cette grille qu'il revendique pour lire la réalité extractive du capitalisme : "Parce que Marx, au fond, est un penseur de l'infrastructure. Il dissèque les mécaniques réelles sous les superstructures idéologiques”. Avec, au cœur, la contradiction que Marx avait identifiée : en comprimant les salaires, le capitalisme détruit sa propre demande.

C'est là que se noue ce qu'il appelle la nouvelle question sociale du 21e siècle : comment inclure le plus grand nombre dans la prospérité créée par l'IA. Au 19e siècle, la réponse à la question sociale a été le syndicalisme. Au 20e, l'État providence. Il faut se poser la question maintenant, si l'on veut éviter un effondrement de la demande causé par le chômage et les inégalités, et donc de l'économie.

Thème #4 : Extrême technologie ou extrême relation.
Un framework qu'il a posé dès 2022 : la valeur économique se polarise entre deux extrêmes, et tout le milieu devient une commodité.

D'un côté, l'extrême technologie, l'infrastructure très difficile à répliquer (les paiements façon Stripe, la vraie IA, la biotech), protégée par sa complexité, par la régulation, par les investissements en recherche ou en infrastructures.

De l'autre, l'extrême relation, le lien humain très fort, protégé par l'incarnation : soit vertical, un leader et son audience, soit horizontal, une communauté dense où les membres sont liés entre eux.

Entre les deux, le petit SaaS générique, l'agence moyenne, la formation moyenne : une course vers le zéro en termes de profit.

Son exemple favori est l'agriculture : “tout le monde a besoin de manger, et ceux qui produisent ne mangent pas à leur faim”. C’est pas parce qu’on créé de la valeur qu’on arrive à en capter.

Airtable qui se revend en 2026 pour à peine 2 Mrd $ alors qu’il en valait plus de 11 mrd quelques années avant en est une illustration : ce n’est ni de l’extrême relation, ni de l’extrême technologie. Donc défendre la captation de valeur ajoutée va être ardue.

L'invité
Arnaud Labossière
Arnaud Labossière

2013 : Démission d’HEC Paris après trois mois. Lancement des premières entreprises en ligne.
2014 : Lancement des premiers business d’information
2016 : Publication du livre L’Essentiel de l’Histoire Économique. Lancement de Pandanote.io (2016-2018).
2019 : Création du pseudonyme Tugan Bara et lancement de l’activité de formation (2019-2022). Publication du livre La Bible du Marketing Underground.
2021 : Bascule en builder Web3 : lancement de Side.xyz et accompagnement d’une vingtaine de projets.
2022 : Lancement de Tugan.ai, un des premiers outils de copywriting sur l’API d’OpenAI.
2023 : Publication de Token Titans, l’ouvrage de référence du marketing Web3.
2024 : Cession de Tugan.ai (juillet), après 60 000 clients payants.
2025 : Lancement de Reach.cat. Arrivée dans The Next Big Sh*t.
2026 : Lancement d’Ideas.xyz. Arrivée chez WhoScale.io comme cofondateur. Annonce d’ao.me.

2013 : la démission d’HEC
Il entre à HEC Paris après une prépa et interrompt son cursus au bout de trois mois pour lancer ses premières entreprises en ligne. Son diagnostic : le système français fonctionne sur des rentes, un capitalisme de connivence et de népotisme. On travaille dur pour obtenir un statut qui donne droit à une rente. Mais ce monde-là sera remplacé par le logiciel. Sa formule pour le résumer : « j’ai une suite VIP, mais ça reste le Titanic. Ça commence à couler, je me casse. » Il part lancer ses premières entreprises en ligne.

2014-2022 : l’infoproduit et le marketing direct
Le leitmotiv de cette période, c’est un principe qui le suit encore aujourd’hui : profit contre prestige. Dans ses mots : « On pouvait gagner chaque année l’équivalent d’un exit de startup juste en faisant des trucs pas cools, pas branchés. Les métiers peu glamours sont moins concurrentiels, et donc souvent plus profitables. » Le business des produits d’information était exactement ça : pas cool, longtemps jugé scammy. « Les diplômés de grandes écoles préféraient postuler chez Goldman Sachs ou Google plutôt que de vendre des PDF sur internet. » Lui a choisi les PDF.

De 2016 à 2019, il opère en direct response marketing avec ses associés : la publicité qui ne cherche pas la notoriété mais la vente immédiate et mesurable, chaque euro investi devant prouver ce qu’il rapporte. Ils importent ces techniques, et le copywriting, sur un marché francophone où elles n’existaient quasiment pas : « l’art de rédiger des messages de vente qui transforment des visiteurs en clients, et des clients en clients compulsifs ».
En 2019, il crée le pseudonyme Tugan Bara et passe à l’enseignement : plusieurs milliers d’entrepreneurs formés jusqu’en 2022, des centaines d’heures de live, des bootcamps en présentiel, et une transparence radicale pour l’époque, les textes de vente rédigés en public, les campagnes testées en direct.

2021 : le Web3 en builder
En 2021, au lieu d’acheter ou d’investir dans les cryptomonnaies, il s’interroge en “builder” : qui construit réellement les tokens, comment ils se lancent, comment ils se promeuvent ?

Il accompagne une vingtaine de projets (finance décentralisée, gaming, wallets, communautés), lance Side.xyz, sa solution de marketing Web3, et publie Token Titans (2023), devenu l’ouvrage de référence du marketing Web3.

Sa thèse (dans l’introduction de Token Titans), posée dès l’avant-propos du livre : « La crypto ce n’est pas que de la spéculation ni des JPEG de singes sur la blockchain. C’est quelque chose de beaucoup plus important. » Ce quelque chose, c’est la propriété privée pour tout le monde, partout. Il raconte le Homestead Act de 1862, cette loi qui a donné la terre aux colons américains et déclenché le développement de tout un continent, sheriff, saloon, banque et chemin de fer compris. Deux économistes, Douglass North et Robert Fogel, ont reçu un Nobel (1993) pour l’avoir démontré. Son constat : « le seul point commun de toutes les zones dysfonctionnelles, violentes et pauvres du monde, c’est que la propriété privée n’y est pas garantie ».

Le Web3, c’est la propriété privée pour quiconque a une connexion internet. Et la conclusion du livre pose l’alternative : soit les institutions inclusives par le Web3, soit le scénario Elysium, le monde coupé en deux entre les privilégiés et la favela globale. « Si le Web3 échoue, on va vers Elysium. Et il n’y a pas de place pour tout le monde là-haut. »

2023 : les wrappers (Saas) IA, en avance d’un cycle
Quelques mois après la sortie de ChatGPT, il fait un constat brutal pour son propre métier : le copywriting est en train d’être démonétisé. Sa façon de le formuler : « Soit tu te remplaces tout seul par une machine, soit tu es remplacé par un mec qui le fait. » Il choisit la première option et cofonde Tugan.ai début 2023, un des premiers outils de copywriting construits sur l’API d’OpenAI.

Puis vient la vente, en juillet 2024, dix-huit mois après le lancement et fort de 60 000 clients payants. La vente est motivée par une interrogation : “est-ce que les modèles AI n’ont pas vocation à dévorer les wrappers un par un afin de capter davantage de valeur ajoutée (surtout si l’argent des VC se tarit)”.

Les business actuels
Arnaud est actionnaire de business dans le domaine de la sécurité, du hardware et de la biotech.

Publiquement, il est associé dans les entreprises suivantes :
Ideas.xyz : une plateforme d’analyse qui identifie des tendances et des idées de business.
Reach.cat : une technologie de clipping qui met en relation créateurs et clippeurs.
The Next Big Shit : une des premières newsletters business de France
Ao.me : une solution marketing basée sur l’IA
whoscale.io : la couche de données du marché de l’infoproduit

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