Épisodes · ÉP. 422

« Une seule entreprise contrôle le ciel au-dessus de vous » : le 1er Commandant de l’Espace français tire la sonnette d’alarme

avec Général Michel Friedling
« Ne perdez pas votre temps. Le temps passe trop vite et tout peut s'arrêter comme ça. »
L'épisode

15 000 satellites tournent aujourd'hui autour de la Terre. Ils étaient 1 800 en 2018. Les projections parlent de 100 000.

Au-dessus de nos têtes, il n'existe aucune police, aucun code de la route, aucune autorité de régulation. Le seul texte qui fasse loi date de 1967.

Les 9 et 10 septembre 2026, Paris reçoit au Grand Palais le premier Sommet international sur l'espace : 120 délégations, des chefs d'État, et une question qui décidera des trente prochaines années — qui fixe les règles là-haut.

Michel Friedling a été le premier Commandant de l'espace de l'histoire militaire française. Pilote de chasse, ingénieur, 36 ans sous l'uniforme, architecte de la première stratégie spatiale de défense du pays. En 2022, à 55 ans, il quitte l'armée et cofonde Look Up avec Juan Carlos Dolado Pérez, ancien chef de la surveillance de l'espace du CNES.

64 millions d'euros levés en trois ans. Plus de 100 salariés. Un premier radar souverain déployé en Lozère, un deuxième en cours d'installation en Polynésie française, et un réseau mondial visé pour 2028.

Dans cet épisode, vous allez découvrir :
➡️ Pourquoi l'espace est devenu le dernier territoire sans règles de la planète, et ce qu'une position dominante privée y change concrètement
➡️ Ce qu'il faut vraiment entraîner pour décider vite quand tout se dégrade en même temps
➡️ La différence entre déléguer des tâches et déléguer des responsabilités, et pourquoi la seconde change la trajectoire d'une entreprise
➡️ Pourquoi le facteur humain reste plus difficile à gérer que la technologie et le commercial réunis
➡️ Comment un entrepreneur peut construire son propre simulateur de crise avant d'en avoir besoin
➡️ Ce que ça fait de passer de locataire d'un poste à propriétaire d'un projet

L'espace nous rend aujourd'hui des services dont la disparition nous ramènerait soixante ans en arrière. Et pendant ce temps, quelques acteurs privés écrivent seuls les règles du jeu.

Quelle partie de votre activité dépend aujourd'hui d'un acteur sur lequel vous n'avez aucun contrôle ?

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En savoir plus

Le parcours de Michel Friedling : du cockpit d’un avion de chasse à la surveillance de l’orbite terrestre, l’itinéraire d’un militaire qui n’a jamais aimé obéir

Ça commence par un bruit.

Il a dix ans. Son père l’emmène à un meeting aérien à Eyguières, au pied des Alpilles. La Patrouille de France, sur Fouga Magister, passe à quelques mètres du sol, fumigènes allumés. Le bruit, la lumière, la fumée. « J’ai pris une claque. Je veux être pilote. Il n’y a pas d’autre chose. »

Ça lance tout.

Mais avant l’uniforme, il y a le rock. Au lycée, il monte un groupe avec des copains. Il jouait du piano, le groupe cherche un bassiste, il se colle à la basse. Le batteur, trop bon pour eux, finit par partir. Il passe à la batterie. Ses parents, qui n’écoutent que du classique, assistent à l’unique concert du groupe et lui demandent d’arrêter. Il continue.

Prépa scientifique, beaucoup de maths, beaucoup de sport. En 1986, il intègre l’École de l’air. Il en sort ingénieur en aéronautique et pilote de chasse. Derrière, un objectif : la navette spatiale européenne Hermès, et l’espace au bout. Le programme sera abandonné.

Puis vient la panne moteur. L’éjection. Un champ, un parachute, un avion qui explose deux cents mètres plus loin. Il en tire une phrase qu’il répète encore à ses collaborateurs et à ses enfants : ne perdez pas votre temps.

La carrière avance. Il commande une base aérienne — montée en puissance de la flotte Rafale, qualification d’installations nucléaires. C’est là qu’il découvre ce qui l’anime vraiment : les postes où il y a quelque chose à construire.

Au milieu des années 2010, colonel à l’état-major, il rédige des fiches dont il ignore l’utilité. Passionné de musique et de haute fidélité, il rencontre quelqu’un qui a la même envie que lui. Ensemble, ils créent Concert Home, magasin de matériel hi-fi haut de gamme. Il n’y est pas opérationnel. Il apprend quand même l’essentiel : le prévisionnel financier, la première embauche, la communication qui rate, l’associé avec qui c’est compliqué. Il s’était trompé de clientèle — il visait les portefeuilles, il a trouvé des passionnés.

Six mois d’opérations dans la zone irakienne. Il y voit la barbarie de près. Il en revient avec une question qui ne le lâchera plus : est-ce que ce que je fais a du sens ? Au retour, on lui annonce qu’il passe général.

Suivent deux postes dans l’innovation. Le CES de Las Vegas, la création de l’Agence de l’innovation de défense. Intéressants, mais sans prise. Son chef de l’époque lui répond « innovons, innovons » sans que ça l’intéresse une seconde.

Alors il va voir le chef d’état-major de l’armée de l’air. Ce que je fais ne sert à rien. Trouve-moi autre chose.

On lui propose un poste en charge des activités spatiales. Le prédécesseur le prévient : personne ne comprend rien à l’espace, personne ne s’y intéresse, tu auras une paix royale et tu voyageras beaucoup.

Il accepte en 2018. Et le calendrier s’en mêle.

Au moment où il prend ses fonctions, le président de la République déclare l’espace enjeu stratégique de sécurité nationale, au même titre que le cyber. Dans la cour de l’hôtel de Brienne, tout le monde se tourne vers lui. Toi, tu vas avoir du boulot cette année.

Un an de travail avec la ministre des Armées de l’époque, Florence Parly, et tous ceux qui ont voix au chapitre. La première stratégie spatiale de défense française en sort. Et, dedans, une idée qu’il a poussée fort : la création d’un Commandement de l’espace. On lui en confie les clés en 2019.

Il aurait pu en faire un bidule. Son mot. Une annonce, un effet de com’, puis l’oubli jusqu’au gouvernement suivant. Il choisit l’inverse. Trois ans à construire, à aligner des commissions, des comités, des sous-comités, des chefs et des petits chefs qui détiennent chacun une petite part du pouvoir. Ça avance. Ça fabrique aussi des anticorps. Certains le soutiennent à fond, d’autres voudraient simplement que ça redevienne calme.

En 2022, après trente-six ans d’uniforme, il part. Juan Carlos Dolado Perez, ancien chef du service de surveillance de l’espace du CNES, vient lui proposer de monter une société ensemble. Lui manquait d’outils au CNES. Friedling manquait d’outils au Commandement de l’espace. Sa réflexion dure une dizaine de secondes.

Look Up naît de là. La mission tient en une phrase : rendre l’espace sûr et durable, pour cette génération et les suivantes. Concrètement, des capteurs au sol qui détectent les objets en orbite, et une plateforme qui transforme ces mesures en cartographie dynamique — qui est là, à quelle altitude, qui risque de percuter qui, où retombera tel étage de fusée.

En 2023, il publie Commandant de l’espace chez Bouquins, pour expliquer ces enjeux au grand public.

Le premier radar, SORASYS, est déployé en Lozère. Campagne d’essais, calibration, mise au point. Puis le premier écho sur la Station spatiale internationale : tout le monde pleure, champagne. Huit mois de travail supplémentaires, et le radar voit désormais des milliers d’objets par jour. Le deuxième part en Polynésie française. Suivront Saint-Pierre-et-Miquelon, la Guyane, La Réunion, la Nouvelle-Calédonie — un réseau mondial adossé aux territoires ultramarins français.

L’entreprise compte aujourd’hui plus de cent salariés, venus d’Airbus, de Thales, du CNES ou du ministère des Armées. Elle publie chaque trimestre un baromètre spatial. Elle est engagée commercialement dans une dizaine de pays.

Le chiffre qui résume l’urgence : environ 1 800 satellites actifs en orbite en 2018, près de 15 000 aujourd’hui. Les projections parlent de 100 000.

Et au-dessus de nos têtes, toujours pas de police de l’espace.

Dans cet épisode du Déclic, il explique :

— Pourquoi le facteur humain est plus dur à gérer que la technologie ou le commercial, et ce que trente-six ans de commandement lui ont appris sur l’art d’aligner une équipe sans hiérarchie militaire

— Comment s’entraîner aux situations extrêmes avant qu’elles arrivent, et pourquoi savoir arrêter de s’acharner sauve plus souvent que la persévérance

— Pourquoi déléguer des responsabilités, et non des tâches, est la seule façon d’éviter que tout remonte au dirigeant — et ce que la subsidiarité change concrètement dans une entreprise en croissance

L'invité
Général Michel Friedling
Général Michel Friedling

Michel Friedling a passé trente-six ans dans l’armée avec un rapport compliqué à l’autorité. C’est exactement pour ça qu’on lui a confié l’espace.

En résumé :

→ Enfance en Provence. Un meeting aérien au pied des Alpilles, la Patrouille de France à quelques mètres du sol : la vocation naît là, d’un coup.

→ Adolescent rebelle. Bassiste, puis batteur dans un groupe de rock, quand ses parents n’écoutent que du classique.

→ Prépa scientifique, École de l’air. Il en sort ingénieur en aéronautique et pilote de chasse.

→ Rêve d’être astronaute, vise la navette spatiale européenne Hermès. Le programme est abandonné.

→ Pilote de combat. Panne moteur en mission, éjection à basse altitude, l’avion explose deux cents mètres plus loin.

→ Six mois d’opérations dans la zone irakienne, face à Daech. La question du sens ne le quittera plus.

→ Colonel à l’état-major, il s’ennuie et crée Concert Home, un magasin de hi-fi haut de gamme. Premier terrain d’apprentissage entrepreneurial.

→ Premier Commandant de l’espace de l’histoire militaire française, architecte de la première stratégie spatiale de défense du pays.

→ Quitte l’uniforme à cinquante-cinq ans et cofonde Look Up, qui déploie un réseau mondial de radars pour cartographier ce qui vole au-dessus de nos têtes.

→ Auteur de Commandant de l’espace, devenu une référence du débat français sur les enjeux spatiaux.

Une minute cinquante. C’est le temps qu’il a eu.

Il est en mission de combat aérien. Il parle au contrôleur, il parle à son équipier, il gère son système d’armes, il voit l’avion adverse. Tout est intense, tout est simultané. Il remet la puissance en sortie de virage et le moteur lâche. Un coup de canon dans la mécanique. Le cycle thermodynamique est rompu. Douze tonnes de métal qui volent comme un caillou.

Il essaie. Il pousse pour reprendre de la vitesse, il tente de raccrocher les filets d’air. Coup de canon. Il recommence. Coup de canon. À trois mille pieds, il prend une décision folle : couper le moteur et lancer un rallumage d’urgence. Ça ne redémarre pas.

Pendant tout ce temps, les voix continuent dans le casque. L’équipier. Le contrôleur. Il ferme les écoutilles.

Et c’est là que se joue la vraie bascule. Parce que dans ces moments-là, le danger n’est pas de mal faire. Le danger, c’est de s’acharner. « Le risque, c’est que tu ailles jusqu’au tas, tout en étant persuadé que tu vas y arriver. » Vingt, trente secondes avant l’impact, il sort la tête du guidon. Il regarde dehors. Il voit un hameau. Il met un coup de manche pour écarter l’avion du village. Et il tire.

Il se retrouve accroupi dans un champ, sous son parachute, à regarder son avion exploser deux cents mètres plus loin. Jeune père, deux enfants. Quelques secondes de sidération, où il se demande si c’est vrai. Puis il se relève, dégrafe son parachute et part chercher un téléphone dans une ferme.

Ce qui l’a sauvé, ce n’est pas le sang-froid. C’est le simulateur. Des heures de pannes répétées, rangées si profond que le cerveau les ressort tout seul quand il se déconnecte.

Aujourd’hui, il fait exactement pareil avec sa courbe de trésorerie et ses scénarios de levée. On appelle ça se préparer au pire. Lui a appris que c’est la seule façon de sortir vivant.

Questions fréquentes
Ancien général de l'armée de l'air et de l'espace, premier Commandant de l'espace de l'histoire militaire française, il est aujourd'hui cofondateur et CEO de Look Up, spécialiste de la surveillance des objets et débris en orbite.
École de l'air, ingénieur en aéronautique et pilote de chasse, commandant de base aérienne, opérations extérieures, puis architecte de la première stratégie spatiale de défense française avant de quitter l'uniforme après trente-six ans pour l'entrepreneuriat.
Celui d'une éjection en vol : une minute cinquante pour comprendre que s'acharner peut tuer, et que seul l'entraînement répété aux situations extrêmes permet de décider juste sous pression.
Le déploiement d'un réseau mondial de radars de surveillance spatiale — le premier en Lozère, le suivant en Polynésie française — et de la plateforme qui cartographie en temps réel ce qui vole au-dessus de nos têtes.
Sur LinkedIn, sur le site de Look Up, et à travers son livre Commandant de l'espace paru chez Bouquins.
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